21 février 2009
Je lui ai dit que ça allait peut-être plus loin que je ne le pensais, comme s'il s'agissait d'une volonté silencieuse mais réelle de rapetisser, comme s'il ne s'agissait, en réalité, pas que de distanciation aux émotions. Parce qu'il y a le reste, les autres signes, indices, qui montrent bien, oui, qui montrent bien que. c'est un peu plus que de la simple protection. C'est l'impression de rentrer dans l'océan, petit à petit, pas après pas, de l'eau jusqu'aux genoux puis jusqu'au menton puis jusqu'au nez, aux yeux et par-dessus les oreilles ; c'est un peu comme ça. Comme ce soir où je me suis mise à pleurer en faisant mes courses. Pas pour de vrai, pas beaucoup mais j'avais les yeux plein d'eau, je fixais les bouteilles de jus de fruits très fort pour ne pas me mettre à pleurer vraiment. Elle s'est approchée de moi et m'a demandé ce qu'il y avait et je fixais seulement les bouteilles avec une immense attention. Les gens sont méchants, ils lui ont crié dessus alors qu'il est gentil et lui, il s'est excusé alors qu'il n'avait pas à le faire. Il n'avait pas à s'excuser parce que ce n'était pas de sa faute. Il l'ont poussé à s'humilier alors qu'il n'y était pour rien. Et lui il a crié Pardon dans leur dos et je voulais lui dire de se taire. Quand son mari est arrivé, qu'il a commencé à s'exclamer que ça faisait un quart d'heure que sa femme attendait qu'on la serve, que c'était inimaginable. Il a pris sa femme par le bras et il lui a dit Viens, on s'en va, c'est pas normal, un quart d'heure que t'attends pour du poisson... Et lui, il n'y pouvait rien, il est venu pour donner un coup de main parce qu'il voyait bien la queue s'allonger mais la poissonnerie c'est pas son truc, lui, il est charcutier alors tu penses que la balance et tout le reste, il ne savait pas s'en servir. Mais c'est sur lui que cet homme a crié et lui, il s'est excusé. Il s'est excusé alors qu'il n'était pas responsable. Tous les gens se sont retournés, l'ont vu se faire humilier parce qu'en plus, il est un peu bête, c'est pas qu'il soit con, mais il est un peu simplet. Alors il est devenu rouge et il n'a rien répondu. Il n'a rien su répondre, il n'a su que s'excuser et ça m'a révolté de le voir faire ça. Parce qu'il est gentil. C'est sûr, on ne peut pas parler de la bourse avec lui ni de la politique mais il est gentil, il sert toujours avec le sourire, avec ses mains énormes et pleines de gentillesse douce et simple. Il s'est excusé et j'ai eu envie de vomir parce qu'il a eu l'air ridicule à s'expliquer ensuite en bafouillant Mais j'suis charcutier, j'sais pas comment ça marche, j'suis charcutier pas poissonnier sinon bien sûr, je les aurais servi mais j'sais pas comment, et... Et je voyais tous les gens autour de lui qui avaient un sourire condescendant à leur arracher le visage et je lui en voulais de s'être excusé alors qu'il n'était pas responsable sinon d'être trop bête ou trop gentil.
Je vouais lui expliquer ça à ma soeur mais j'ai à peine entamé les premiers mots que mes yeux se sont mis à déborder alors j'ai arrêté et j'ai fixé les bouteilles de jus de fruits avec encore plus d'attention, comme si plus rien ne comptait que ces lots de bouteilles à la pêche et à l'abricot.
Il m'a demandé si ça m'inquiétait, ce processus qui se révélait être plus approfondi. Non ; j'ai répondu Non. Parce que ça se fait sans bruit. Il y a eu des périodes avec un but clairement avoué de destruction, des pleurs et de la douleur et de la haine mais là, ça ne fait aucun bruit. C'est silencieux, c'est comme se déshabiller dans le noir, marcher sous une pluie fine, fixer le plafond en écoutant de la musique parce qu'on n'arrive pas à s'endormir ou regarder les volutes d'une cigarette se tordre et s'évanouir. Non, j'ai répondu, ça ne m'inquiète pas. Ca ne fait pas mal. C'est comme entrer dans l'océan petit à petit, pas après pas. Avoir de l'eau jusqu'aux genoux, puis jusqu'aux hanches puis jusqu'au cou. Ensuite, jusqu'au nez puis par-dessus les oreilles et les yeux et, avoir la tête sous l'eau.
11 février 2009
Je cherchais comment décrire ce que me fait la solitude
et je n'ai rien trouvé de mieux que l'image d'un feu
un feu flamboyant dont les flammes me lèchent les os
un feu qui me brûle et me brûle encore
même après les parties de moi noires, calcinées, même après les cendres
il brûle encore et me consume
littéralement
Non, je n'ai pas trouvé plus pathétique comme image
02 février 2009
Et puis tous les rêves s'effilochent
Je ne devrais pas écrire quand je suis fatiguée comme ça. Ca n'amène que des propos stériles, je le sais. Mais justement, c'est quand la fatigue brouille ma vision et m'embrouille que j'ai besoin d'écrire. Pour cracher tout ça, pour pleurer l'amertume et la révolte. Je voudrais que ma soeur revienne, qu'on regarde des films toute la nuit. Je voudrais arrêter de pleurer, arrêter d'être triste, cesser de me noyer dans cette fatigue lourde qui s'englue dans mes veines. Je voudrais me sentir légère à nouveau, je voudrais arriver à la fin de la journée avec les prunelles brillantes, pas avec les yeux cernés et le sourire à l'envers. J'enlève mon bonnet, le vent ébouriffe mes cheveux et plaque quelques mèches contre ma joue. J'enlève mon bonnet pour rabattre ma capuche. C'est plus épais, plus large, ça m'isole plus. Dans les couloirs du métro, je regarde les pieds des gens, pas leur visage. Je vais dans cette boutique. Il n'y a personne et j'échange quelques mots avec le responsable. Je l'aime bien, il est gentil. Puis je viens souvent. Je ne sais pas s'il se souvient de moi mais je me sens bien dans sa boutique. Il y a des cahiers magnifiques, je passe mes doigts sur leurs couvertures en fermant les yeux. J'achète n'importe quoi, j'achète un bouton en os blanc pour remplacer celui qui ferme la poche de mon manteau. Le cours s'étire, les gens soupirent, trouvent ça long, ont hâte de rentrer. Ils me disent "tu ne trouves pas ?" et je ne sais pas, je réponds "je ne sais pas". Je suis là, assise sur ma chaise, à gribouiller ces phrases, à tracer ces graphiques, à recopier ces équations. Je suis au téléphone et ma voix se fait tendue et expéditive quand je voudrais me mettre à pleurer, quand je voudrais dire j'ai envie de rentrrer à la maison. Il n'y a rien à faire alors ça ne sert à rien. De pleurer. Je préfère qu'ils me trouvent odieuse plutôt que de me savoir triste et essorée. Puis je n'ai pas de vacances avant avril. Je voulais tellement partir.