14 avril 2009
Charnière
Je fais tourner plein de musiques aux instrumentales exubérantes et tordues. Dans le métro, je rappuie sur Play tout le temps pour celle-ci. Quand tout le son hurle "This is the 21st century exodus", je suis obligée de hocher la tête en fermant les yeux. L'air sent le printemps et le tissu de ma robe est si fin que lorsqu'il pose sa main sur moi, j'ai l'impression qu'il touche directement ma peau. Je voudrais paniquer, dire le retard, l'impossibilité de courir pour rattraper le wagon qui s'éloigne, les édifices qui se fendillent de toutes parts et qui s'affaissent et comme j'ai envie de pleurer quand il me dit que j'y arriverais. "Tu sais, il y a une chose que personne ne peut saisir réellement. Ca va sembler grandiloquent et abusé mais moi je sais que ça ne l'est pas. Tu vois, personne ne peut comprendre à quel point je me déteste et me trouve misérable." J'aurais pu continuer en disant que ce n'est pas à débattre mais à admettre tant c'est une conviction que je porte dans mes talons à chaque pas ; tant je m'y suis habituée, tant ça ne change plus rien. Je suis allée beaucoup au cinéma. Et je voudrais encore y aller. Hier, il y avait une brocante mais l'exemplaire des "Yeux bleus, cheveux noirs" était vraiment trop abimé. Il claque la porte et je crois que quelque chose dans mon ventre se serre. Je ne me rendors pas, je me lève, fais couler le café puis m'étends dans le canapé et entreprends de lire ce magazine acheté en décembre. Ghinzu me berce et je m'endors avec le soleil qui illumine la pièce. Je voudrais paniquer, parler du manque absolu de visibilité qui m'oppresse et de toutes les contradictions internes qui m'étouffent et me font tourner la tête. Il y a quelques jours, j'ai rangé le fouillis dans la pièce et la colère bouillonnait sous mes joues. Je me disais que je n'espérais quand même pas réussir en étant si peu rigoureuse. Et je soulevais des cahiers et trouvais des sujets de khôlles jetés dans un coin avec des annotations que j'ai dû me promettre d'approfondir plus tard mais que j'ai laissées moisir, des feuilles volantes, des cours pris du bout du stylo, comme en touriste, comme si je n'étais pas concernée, comme si je n'avais pas à me défoncer, à réellement prendre tout ceci au sérieux nom d'un chien. Comme si tout allait me tomber dans la main. Mais est-ce que je pense sincèrement que mes désirs et mes projections vont se réaliser sans le moindre effort. Et ma fainéantise, ma paralysie et les certitudes discrètes mais mensongères, celles qui font dire que ça le fera, que, quand même, ça passera, me dégoûtent de moi. Au restaurant, nous évoquons mon intransigeance problématique, celle qui tend ma voix et rend mon regard brutal, lorsque je dis que je ne comprends pas que certaines personnes se satisfassent d'un niveau si banal et médiocre alors que le mérite absolu est dans l'exploitation totale des capacités. Je dis ça et je me vomis car même si je ne suis pas inerte et inactive, je pourrais faire plus, je le sais. "I know I'm capable of so much more", c'était écrit sur une carte PostS*cret et ça m'avait déchiré le ventre lorsque je l'avais lue. Oui, je pourrais parler de ça mais ce week-end a été si doux. Doux comme une pommade qui endort les blessures. J'aurais voulu rester dans le planétarium à regarder encore un million de fois le film qui venait de défiler. En sortant, je lui ai dit que je comprenais ces scientifiques cloîtrés dans leur monde, inaccessible aux néophytes, parce qu'ils sont ailleurs et qu'il n'y a plus besoin d'être ici. Et justement, tout ceci, tout ce bordel, j'ai mis le doigt dessus il y a quelques jours. Je tournais autour depuis pas mal de semaines, je bafouillais des réflexions dans ma tête, marmonnais quelques bribes floues mais j'ai fini par pointer le paradoxe de façon nette. Ce qui bloque mes membres, c'est le dilemme entre la construction et la destruction. Depuis six ans, je détruis. Il y a six ans, quand tout mon corps s'est morcelé, c'est ce pli qui s'est tatoué dans ma chair. Ensuite, c'est devenu plus concret, c'étaient des réelles promesses que je me formulais du bout des lèvres, je jurais d'expier et de me faire payer à tout prix. Il fallait que ça fasse mal, que ce soit rude, toujours violent, aucune douceur ni aucune complaisance, seulement de la souffrance. Puis, cette année. Où, techniquement, rien ne va réellement mal. Mes considérations sont redevenues normales. Ma vie a un contour plus ordonné, beaucoup moins épineux et alambiqué. Je veux dire, ça tient debout tout ça, ça ne se barre plus aux quatre vents comme, comme d'habitude. Je suis en classe préparatoire, je ne me drogue plus, j'ai une relation que l'on pourrait qualifier de normale et qui s'amorce de façon saine, je n'enchaine plus les histoires -voire les embryons d'histoires- destructrices et sans intérêt, je ne songe plus à mourir ou à m'arracher les joues lorsque l'on me touche, lorsqu'on me fait l'amour, je fais des salades de fruits et je dresse des listes de courses. Seulement, je ne sais pas construire. Ma prise de conscience est ici. Je ne sais pas comment on fait, je ne sais pas quoi penser. Les gens me diront de ne rien faire, de ne rien penser, de laisser aller mais. Ca picote sous ma chair tant c'est en contradiction avec tout ce que j'ai jamais entrepris. Parce que, accepter de construire, c'est accepter d'être là demain, voire après-demain. Or dans mes projections, rien n'avait réellement d'importance car tout, tout ça, toute cette mascarade était tellement dénuée de sens que le bordel qu'était ma vie et la façon que j'avais de la tordre dans tous les sens ne comptait pas. Choisir de construire, c'est faire attention aujourd'hui. Et ça, faire attention, aux choses, à moi, au reste, c'est typiquement, ce que je ne sais, absolument, pas faire. Pourtant je me surprends à ouvrir les yeux et à ne vouloir rien casser, à vouloir y croire sincèrement et à ne plus frapper les murs écœurée d'amertume. Et je ne suis pas habituée, ça me laisse pantoise et légèrement trébuchante.
Je voudrais paniquer.
Commentaires
C'est aussi possible de vivre au jour le jour, de vivre chaque instant et puis, c'est tout.
Et si tu le veux vraiment, j'imagine que tout rentrera dans l'ordre peu à peu.
Des bisous, et des sourires.
Je prends les bisous, et les sourires.
Oui, on me le disait encore tout à l'heure. Profiter de l'instant présent. Je m'applique *sourire*
Euh.. Ouaouh !
Ouais, j'me suis dit pareil : quel article looooong !!
Pas pour la longueur, au contraire j'aime bien ouvrir et voir les lignes défilées..juste que j'aurai pu dire même musique ou même impression (certaines) ..Et puis non ce sont les tiennes après tout.. Tu devrais écrire ici plus souvent, je me souviens d'un temps pas si lointain ou tes notes se multipliaient et ou c'était tjs chouette de te lire!
Voilà longtemps que j'attendais quelques lignes, je revenais inlassablement en me disant que cette fois-ci allait être la bonne. Je suis contente d'avoir de tes nouvelles. J'aime ces bribes de tout, de rien, de l'important et du futile, ces fils coupés soudainement, ces noeuds, ces poussières, ces chutes.
Tasa : Je me souviens aussi de ce temps-là. Justement, le temps où j'avais un peu plus de temps. En ce moment, ça me semble tellement effervescent que je ne trouve pas d'instant pour tout mettre à plat et l'écrire. Mais, qui sait, peut-être que ça me reviendra :) En tout cas, merci !
aubes : Oui, cette fois-ci était la bonne :) ! Je pourrais reprendre tes mots pour qualifier mes impressions vis à vis de tes propres notes. Il y a une douceur brute qui se dégage de tes lettres. Et te lire est à chaque fois un plaisir. "Ces nœuds, ces poussières, ces chutes", tu as tout compris *sourire*
Woauh aussi !
Un peu pour les mêmes raisons que Tasa.
;)
(j'espère que tu vas bien)
C'est drôle ; ça a l'air vraiment mieux, et c'est vraiment bien, je crois. Mais quand je lis "Je suis en classe préparatoire, je ne me drogue plus, j'ai une relation que l'on pourrait qualifier de normale et qui s'amorce de façon saine, je n'enchaine plus les histoires" C'est là que j'ai envie de paniquer.
Pas moi.
Pour l'instant (peut-être est-ce temporaire), la situation me convient et j'estime m'être assez trainée dans les graviers pour avoir envie de goûter à un peu de "stabilité".
Je pense que tu as raison d'y goûter, d'en profiter ; je te souhaiterai même que ça dur. C'est juste moi, qui ai du mal avec "la stabilité", ça ne m'évoque que l'ennui, en fait. Comme tout, presque.
Je sais.
C'est ce que je pensais aussi, avant. Tu sais, quand tu regardes les gens et que tu les trouves tous interchangeables, tous tellement poisseux du même ennui. Mais en fait, quand c'est toi, ta vie, c'est différent, tu ne le ressens pas comme ça. Je ne suis pas "une vendue" parce que je me suis légèrement rangée (c'est ce à quoi tes mots m'ont fait penser). L'intérieur ne change pas, c'est autour. Enfin bon.
J'suis pas allé jusque là ; je te rassure ; et puis, c'est "cool" pour toi ; tout ça ; je crois.
Quand au fait que l'intérieur ne change pas ; je crois, je crains, que si ; sans la moindre critique ; mais à te lire ; on ne lit plus vraiment la même personne. Plus vraiment ; mais ce qui sort de la tête, c'est déjà un peu autour.
Je t'embrasse.
Ce quelque chose qui bouge, qui perturbe les habitudes semble être plutôt positif..trébucher un peu ne fais pas de mal...suffit de se rattraper pour ne pas tomber...si la panique n'est pas là, c'est peut être que c'est le bon chemin...
Envie d'une lettre...A recevoir ou à écrire tiens ;)
"si la panique n'est pas là, c'est peut être que c'est le bon chemin..."
c'est ce que je me disais, bien sûr. Je me murmurais sans m'autoriser à y croire une seconde que peut-être, si je n'avais pas cette peur chevillée au corps, c'est que, potentiellement, éventuellement, probablement, inconsciemment, je savais qu'il s'agit du bon chemin :)
C'est rigolo que tu en parles, la lettre est sous enveloppe et prête à poster demain !
J'ajouterai qu'il y a une sorte de conformisme à se traîner dans les graviers, une forme de complaisance.
Entretenir un mal à être, ce n'est pas là que se situe la "rébellion" à mon sens.
Donc je trouve ça chouette, cette tournure. Ca n'est pas du tout évident à négocier comme virage.
J'aime bien le lien que tu fais entre "(ne pas)savoir construire" et "(ne pas)faire attention", il me dit quelque chose ce lien, un peu comme quelque chose qu'on n'arrive pas à formuler..
merci pour l'indice.
"Et ça, faire attention, aux choses, à moi, au reste, c'est typiquement, ce que je ne sais, absolument, pas faire"
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